26 mars 2007

Antoine et Rose.

Vu que leurs héros passaient chez moi, ils m'ont demandé un petit texte, elle et lui. Dont acte avec plaisir.


 

Ca c’est passé comme ça que j’ai dit, brigadier. C’est l’Ugène qui m’a dit de v’nir y dire. L’Ugene y m’a dit que sûrement c’était pas des gens comme y faut ces deux-là, des romanichels, des gens de la villle, des étrangers en une sorte voyez brigadier. Parce que tu me diras pas que si tu peux prendre la route de la nationale et la plaine tandis que de venir traîner dans nos montagnes, tu le fais sauf si t’as quelqu’chose qui te tarabine.

Ca fésait déjà un temps qu’on les gobait, ils avançaient pas bien vite faut dire. Et pis ils se cachaient, et les gens qui se cachent ben ça attire les curieux. Et l’Ugène c’est un curieux comme on n’en fait plus pas un. « Agadon » qu’il me dit « agadon » les chanterelles ou les cailles ou je sais ni quoi ni qu’est-ce les temps normaux. Alors on y prend et on en laisse rien. Faudrait pas gâcher. 

Mais misère de champignon, c’est-y donc que ces deux là on les a gobé, enfin ces trois là, cause qu’il y avait un tout ch’tit belin, c’est lui qui nous a éveillé, qu’il beurlait de temps à temps dans le bois. Je peux vous y dire brigadier, ils se cachaient mais fi y nous voyaient pas. Et c’est là qu’on a vu qu’ils avaient vu le hameau mon brigadier.

On les a suivi un peu. Ils ont passé le pont de l’Ane, ils ont remonté chez Séroux, et puis du d’en-haut ils sont arrivés devant la ferme du Bailli. Et là, crois moi crois rien, mais je l’ai vu l’homme, je l’ai vu toucher au cul des poules. Moi mon brigadier j’suis comme vous, je voudrais bien défendre ma patrie mais on m’a renvoyé cause que je boîte de droite et l’Ugène de gauche.

Alors nous les seuls hommes du village on a pas la vie bien facile, si en plus on vient nous empaumer nos oeufs ça va sérieusement faire mique-miquain au village. Et puis bon, si on est d'aplomb on vient demander. C’est pas qu’on y aurait dit oui, mais après il aurait pu voler honnêtement le goniot. Et sûrement on y aurait donné du temps, voire qu’on aurait quasiment rien dit. Mais les gens qui volent sans demander c’est qu’ils ont la conscience pas bien propre.

C’est pour ça que l’Ugène y m’a dit « vas-y voir le brigadier à Saint Martin » histoire qu’on pourrait rendre service à la Patrie. Ils sont partis par le chemin des Fées, sous Malhaut. M’est d’avis que vous devriez voir au prieuré d’Ambierle. C’est pas que je soye rouge hein, mais des fois les curés ils sont bien complaisants.

 

 

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20 mars 2007

Contes de notre enfance - refaits à neuf (4) : le loup-garou

Elle se considère parfois dans la glace, son corps, son visage. Bien sûr le temps a passé il n’empêche qu’elle peut encore faire rougir certains, mais voilà quinze ans déjà que Mathilde, la Mathilde passe les plats pour son homme quand il rentre le soir. Ce n’est pas vraiment désagréable, son homme ne fait pas la tête, il lui parle, un peu, parfois même il lui adresse un compliment. Sur la cuisine, sur elle. C’est quasiment plus qu’elle fait. Mais quand elle se considère ainsi, dans la glace, il semble que sur le tain s’inscrivent les images révolues de leurs premières nuits d’amour.

 

Et pour chaque action qu’elle entreprend, la ribambelle des souvenirs rend son geste plus lourd et plus morne, elle sent qu’elle s’est usée au bonheur et qu’il ne reste de la passion qu’une trame accablée. La soupe automatique est servie fumante à l’homme qui rentre du travail, dont le dos s’est arrondi au fil des ans. Elle le regarde parfois tandis qu’il est penché sur son assiette. On devine encore sous le pli âpre de la bouche le croc blanc, le sourire ravageur, il reste dans les yeux quelques poussières d’étoiles qui prodiguent une fluorescence moribonde, et sous le teint grisâtre de son homme, on discerne encore l’homme à la peau dorée qui semblait briller au soleil couchant.

 

Et puis elle revient de ces souvenirs de cinéma. Elle regarde par la fenêtre. Parfois la nuit tombe, parfois elle fait comme si. L’homme se lève, il laisse sur la table les reliefs du repas. Selon le jour il sort ou il reste, cela importe peu car ils sont séparés quoiqu’il en soit, il y a tant de murs dans une maison. Et puis elle préfère les jours où il sort. Comme un fait exprès il y a souvent un beau temps ces soirées là, une lune qui s’élève lumineuse et pleine, des dentelles en camaïeu de noir, les sapins qui piquent et les collines qui mamelonnent. Enfin, comme dans un rêve d’Hollywood, il y a le vent glacé qui pique les avant-bras nus.

 

C’est un pays sauvage, il faut dire. Un pays si sauvage qu’y rôdent encore des animaux plus vivants dans les songes que sur terre. Il y a sur la Butte à Pinlot un rocher plat qui met en valeur le superbe animal qui vient hurler à la lune. Un loup. Oui, un vrai loup, tout le village en frémit, Mathilde le regarde de loin, elle devine la sauvagerie, la fierté, l’haleine chaude. Un jour elle a décidé de s’approcher, comme une envie de sentir le musc. Alors elle a pris ses précautions : une cape pour combattre le froid, des bottes pour marcher en pleine campagne et un couteau pour se rassurer. Elle ne pourrait pas se défendre de toute façon.

 

 Et une nuit où elle était seule, elle s’est approchée de la Butte. Il est apparu et s’est assis, comme s’il était maître de toute chose. Alors qu’il s’apprêtait à hurler, elle est sortie de son couvert, il a sursauté et l’a considérée. Les yeux semblaient brûler de l’intérieur, ils appelaient Mathilde et elle ne résista pas longtemps. Bientôt elle caressait rugueusement le dos du fauve d’une main, l’autre pointant le couteau en avant. Il semblait que la rude fourrure soit électrisée, il semblait que les odeurs et les sons tournent, il semblait que les caresses à l’un que les coups de langue à l’autre ne pourraient jamais s’arrêter.

 

Le destin est farceur, il a voulu qu’à ce moment le coude de Mathilde bute sur le rocher et que la lame qu’elle tenait dans la main s’enfonce dans le flanc de la bête. Il n’y eut pas de cri, pas de moment suspendu, sans demander son reste le loup s’enfuit. Et la belle, pantelante, éreintée, abasourdie rejoignit sa maison. Plus seule encore qu’elle ne l’avait été.

 

Il arriva ce soir là que l’homme ne rentra pas. Il n’avait pu que se traîner jusqu’à la porte, sa main ouverte sur le battant. Il avait au côté une entaille sanglante.

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12 mars 2007

Au village, sans prétention.

Il est arrivé par la seule route qui mène au village, et au village, vous pouvez demander, on n’aime Julien qu’à moitié. Une moitié du village apprécie son oeil pétillant de malice, son sourire facile qui découvre légèrement ses dents. Une autre moitié le couve d’un regard noir sans trop oser rien dire attendu qu’il a le torse large et le bras plutôt noueux. Certaines soirées des femmes reviennent tard mais on n’a jamais rien pu voir, rien pu prouver, sinon le garde-chasse aurait intervenu, pour sûr, au lieu de rester à la table devant son verre de rouge en attendant que Lucienne rentre.

D’ailleurs on ne sait pas bien de quoi il vit le Julien, il reste dans son cabanon, il se nourrit de presque rien, il accepte n’importe quel travail quand il a besoin d’argent, il le fait bien, puis il ne fait rien. Il vit la vie d’artiste en quelque sorte. Enfin, Julien n’est guère fréquentable. Les saisons passent, puis les années, les hommes s’étaient dit qu’attendre rendrait Julien un peu moins beau, un peu moins aimable. Hélas le vieil adolescent à l’air canaille est devenu un superbe jeune homme, puis un mâle sûr de sa séduction et la fatalité semble vouloir qu’il devienne un homme sûr de sa maturité aux tempes grises et charmantes.

Bref, au village les femmes sont toujours aussi volages et les hommes perdent patience, assis autour des tables, taiseux et sombres. Alors ils partent un dimanche en battue. Ca n’était pas la saison, c’était plutôt celle des chanterelles, mais le garde-chasse n’était pas intervenu, il était resté à table. Ils sont revenus bredouilles, mais curieusement souriants, l’air malin. Ils ont moins bu qu’à l’habitude le soir.

On n’a retrouvé le corps que cinq jours plus tard, le ventre avait été dévoré par un renard peut-être ou un chien errant. On l’a enterré le soir même, il sentait mauvais. Bien sûr le cortège est long qui l’accompagne au cimetière, il est long et larmoyant et exclusivement féminin. Pour le banquet, seuls les hommes sont présents, et le vin coule, et les esprits s’échauffent en même temps que les rires deviennent plus bruyants. Ce soir ça va être la fête à la salope, la kermesse des putains, ce soir les mains vont voltiger sur les bonnes joues, les bonnes joues qui vont bien rougir.

En une nuit, une seule, la moitié du village a pris vengeance de quinze ans d’amertume. La nuit a été courte et douloureuse pour certaines, longue et sans rêves pour les autres. La vie normale, voilà ce qu’on pense avoir retrouvé pendant toute une semaine. Toute une semaine de femmes soumises, toute une semaine de beuveries. Mais ce n’était pas assez de posséder leur corps, il fallait Julien possède leurs rêves. Nulle ne se donne au fil de cette semaine, plus fidèle à l’amant mort qu’elles ne l’a été au mari vivant. Le samedi, les maris se sont rassemblés au bistrot, et ont envisagé les solutions. On a exclut la trépanation, mais on est tout prêt d’accepter la réclusion et puis une longue longue nuit éthylique.

Les hommes se relèvent ce matin-là et tous se rendent compte qu’aucun d’entre eux n’est rentré à la maison. Et le village est transi d’un silence étrange tandis qu’ils sortent un à un pour retrouver leurs pénates. Un voyage long et embrumé, un voyage clos par un cri étonné. Chacun ressort à nouveau sur le palier et regarde un moment la route par laquelle les femmes sont parties pendant qu’ils dormaient, la seule route qui mène hors du village.

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20 janvier 2007

Mange tes morts

jbrownMange tes morts.

Je devais là te laisser regarder la vidéo pour que tu souries, parce que c'est que ce j'aime, te faire sourire. Finalement je vais juste te demander si tu connais le film Soleil Vert. Avec Charlton Heston, ce gros tas de merde. Une fable où les gens vivent normalement, très mal mais normalement. Ils mangent des plaquettes, ils ne savent juste pas que les plaquettes sont faites à partir des cadavres de ceux qui n'ont plus la volonté de vivre. Regarde comme on est pareil.

Et mange tes morts.

Je devais passer une soirée détendue, parce que j'aime ne rien faire. Et puis je l'ai vu ce clip obscène, je l'ai vu beau à vomir, avec un type qui parle derrière, un type qui a accepté de parler pour de l'argent. Dans la vie il y a les gens qui font des choses bien pour rien, dans des associations, et puis tu as des gens qui font des saloperies pour de l'argent, dans la pub. Avec un timbre enjoué s'il vous plaît.

Mange tes morts.

Ce soir il y avait une pub. Une pub qui vendait un chanteur mort, un chanteur mort depuis trois semaines. Il est presque pas froid, ils ont fait une compil'. Déjà, il y a eu un type, un salaud, qui a décidé de danser sur son cercueil, I feel good, et puis il y en a des dizaines qui ont suivis, par habitude. Ou par intérêt. Des dizaines, des gens normaux. Des salauds quoi. Parce que c'est ça la réalité. Pour parodier Audiard je dirais que pour certains les bénéfices ça s'accumule, et les responsabilités ça se divise.

Mange tes morts.

Et crève.

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07 décembre 2006

Mais quoi ?

tatooje ne sais pas anticiper
alors les jeux d'echecs de dames
je me fais ramasser par les enfants des que je leur ai appris les bases
je joue comme je vis
sans etre capable de calculer
ce qui sera bon ou pas
ce qui va avoir une repercution sur l'autre plus tard
je joue ma vie  à l'aveugle
meme si je sais que la vie c'est pas du jeu.
Je caresse les choses les gens
des yeux ou du bout des doigts
certains m'emeuvent assez
pour faire naitre cette etrange sensation de papillons
au creux du ventre.
je tue les papillons regulierement
par peur ou par raison
par trop de lucidité aussi.
Ces mots là d'un jet pour toi
parceque je ne sais pas ecrire, construire
prévoir découper
les textes comme la vie
je fais tout d'un trait
en apnee
et je t'aime pour rien
ça restera une des plus belles phrases que tu m'ai dite
et que je comprends enfin depuis peu.

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07 novembre 2006

Contes de notre enfance - refaits à neuf (3) : une âme errante.

Quand elles arrivent devant le grand tribunal de l’éternité, les âmes sont pesées puis jugées, enfin elles prennent le chemin de leur destination pour l’éternité, conduites par leurs nouveaux gardiens. Dans cette grande machinerie céleste il arrive quelquefois que se glisse un grain de sable. Ainsi, un jour les démons revinrent au grand tribunal une âme à la main et ils expliquèrent qu’elle était bien trop pure pour résider aux enfers. Alors ils la transmirent aux anges mais le court séjour qu’elle avait fait en enfer l’avait corrompue. Nul n’en voulant, il fut décidé qu’on la renverrait sur terre pour la juger à nouveau à sa prochaine mort.

 C’est ainsi que l’âme repartit parmi les hommes, transportant son propre enfer.

 Ce matin-là elle sortit seule du hall. Pendant dix mois, le hall avait été l’ultime frontière et ce matin-là elle avait eu officiellement l’autorisation de la passer et de regagner le monde des vivants. Elle passa seule le hall et se retrouva dehors seule également, plus seule qu’elle ne s’était jamais sentie. Libre aussi, beaucoup trop libre. Elle venait en quelques secondes de laisser derrière elle son environnement familier, les couloirs blancs, les chambres toutes identiques dont la serrure ne pouvaient se fermer que de l’extérieur.

 Elle redevint l’étrangère qu’elle se sentait déjà avant, mais on lui avait appris à se cacher.

 En deçà de la frontière on lui avait appris comment se comporter dans le monde des vivants. On lui avait dit les comportements acceptables, les réactions qu’il fallait museler, on lui avait apprit les bienséances et les mots à ne laisser vivre qu’en privé. Elle alla payer son billet de train et nul ne remarqua rien, ni quand elle fit le voyage en seconde classe. Elle voyageait parmi les hommes sans qu’ils la remarquent, elle espérait en regardant par la fenêtre défiler les paysages que celui qu’elle retournait hanter la verrait.

 Elle sonna, l’homme ouvrit et eut l’air surpris. Ils ne s’étaient pas donné de nouvelles depuis si longtemps après leur solide intimité. Leurs regards ne se croisèrent que brièvement, il baissa les yeux le premier comme un signe de sa mauvaise conscience. Il y avait sur un buffet un portrait qui n’était pas le sien. Elle avait appris qu’elle avait en elle trop de colère, qu’il fallait la maîtriser. Elle avait appris qu’il fallait combattre l’amertume et ne donner que de l’amour.

 Alors elle donna de l’amour, comme on lui avait appris, et tandis qu’elle se tenait à genoux devant lui, ouvrant sa braguette, l’homme fit semblant de ne pas voir qu’elle pleurait.

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03 novembre 2006

Quo vadis ?

prof

Le trois septembre, il m’a fait peur. Son regard semblait furibond de nous voir mal alignés dans le couloir, dans son couloir même puisque la salle qu’il occupait était la seule dans cette partie surélevée qui menait aux escaliers. Il nous plaça un par un après avoir sèchement appelé nos noms sans prénom, ayant à peine jeté sur nous un rapide coup d’oeil condescendant. La cérémonie prit une dizaine de minutes où nous nous tînmes droit comme des carpes et silencieux comme des I. Lors, du haut de son estrade et d’un geste quasi ecclésiastique, il nous autorisa à prendre place, ce que nous fîmes dans le plus grand mutisme possible. Notre prof de français-latin se présenta alors.

Le quinze septembre, l’ambiance fut tendue presque jusqu’au bout du cours puisqu’il nous rendait nos premières copies. En ayant lu une, il me demanda : « Bremier, vous qui êtes ‘fils de’, combien auriez-vous mis à cette copie ? ». Mon sens stratégique me soufflant qu’il devait tout de même être assez sévère, voire peau de vache, je suggérai un onze. Il sourit avec contentement et lança :  «Vous êtes bien sévère mon enfant. Mais rassurez-vous je suis plus juste et je vous ai mis un seize qui fait de vous le meilleur élève pour l’instant de cette classe. » 

 Il tendit alors à chacun sa copie en annonçant à haute voix les notes qui allaient décroissant : « Porret : douze ; Ermelin : onze… » Constatant qu’il n’avait plus de copie en main nous nous mîmes à ranger nos oeuvres quand s’éleva soudain sa voix : « donc Gerbillon : huit et Sécho : sept. » Le mauvais calembour fit écarquiller les yeux de toute la classe sauf du redoublant, plié en deux car il entendait cette blague pour la seconde fois, juste à la même période de l'année. 

A partir de ce jour nous n’eûmes de cesse de guetter les moments impromptus de sa fantaisie, parfois débridée. Mon ami Emmanuel, grand graveur de bite sur table devant l’éternel se vit surnommer « le Révérend Père » à chaque interrogation. La jeune Muriel ne vint qu’une fois en mini-jupe, car il la fit passer au tableau ce jour-là pendant dix minutes sans même l’interroger. Il lui arrivait pendant les longs devoirs de sillonner les rangs puis ayant choisi sa victime apeurée de battre la mesure sur le coin du bureau à coup d’une verge de noisetier qu’il chérissait. Au cours des mêmes devoirs il sortait parfois, et tandis que nous communiquions entre nous les résultats de nos cogitations, voilà-t-il pas que sa figure hilare apparaissait au coin de la fenêtre donnant sur le couloir 

Cette année qui s’annonçait sous les auspices d’une rigueur extrême se finit donc dans la convivialité la plus agréable qui soit, puisque nous ne manquâmes pas de lui offrir un cadeau de fin d’année, à savoir un biberon rempli d’une eau-de-vie de prune qu’il goûta devant nous.

 En cette époque où je suis moi-même devenu celui qui enseigne, je me souviens de cette période avec une grande reconnaissance pour le « Pater Optime », car il voulait que nous l'appelassions ainsi, pour toute ses leçons.

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31 octobre 2006

Contes de notre enfance - refaits à neuf (2) : un fantôme.

fantomeJ’habite le fin fond d’une impasse, le fin fond d’une impasse dans un quartier résidentiel, le fin fond d’une impasse qui est en pente. Moi je suis en bas, tout au bout. Et je suis fainéant. C’est pourquoi au lieu d’ouvrir le portail, d’ouvrir le garage, de rentrer la voiture dans le garage, de fermer le garage, de fermer le portail, d’ouvrir le lendemain le garage, puis le portail, de sortir l’automobile, de refermer tout ce qui fut ouvert, je préfère laisser ma voiture dehors sur le garage public au bout du bout de l’impasse. Regardez, même à dire c’est une économie considérable.

J’habite le fin fond d’une impasse et le matin je me lève pour aller travailler.

Je vais un peu trop vite. Les impasses sont les endroits les plus inadaptés pour qu’on y mette des panneaux de circulation, attendu qu’il ne s’agit que d’une voie sur laquelle, selon l’horaire, tous les véhicules se meuvent dans le même sens. Il n’empêche. Au haut de ma rue il y a un panneau indiquant qu’en s’engageant sur cette voie, vous vous engagez sur une voie de non-retour et un autre spécifiant que l’arrêt est interdit.

Je me suis perdu, rejoignez moi.

On est en droit de se demander pourquoi dans ces quartiers résidentiels, quand l’hiver tombe et raccourcissent les jours, nul ne s’égare plus à sortir dans la rue. On est en droit de se demander pourquoi. J’ai la réponse. Il y a quelque chose qui hante les impasses des quartiers résidentiels, en haut des rues il y a des fantômes. Ils ne sont pas bien méchants, ce sont des spectres qui pissent un jet invisible sur le mur de la villa des Gerbier. Ces cons.

Je vous ai perdu, suivez-moi.

J’habite le fond d’une impasse et le matin quand je pars travailler tandis que l’aube aux doigts de rose fait rien du tout, j’ai toujours une seconde d’hésitation en voyant pisser un type sur le muret de la villa des Gerbier. Parfois, car je suis oublieux, je reste quelques minutes à l’observer avant de pouvoir me convaincre que ce n’est personne. Juste l’ombre des panneaux, sous les réverbères, le fantôme du pisseur.

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20 octobre 2006

Monsieur Poireau et Monsieur patate

hyde

M. Poireau il pleure tout le temps, il se plaint sans cesse, il fait la tête, il geint, il grommelle.

M. Patate il est super, il rigole, il raconte des blagues, il chante des chansons à tue-tête, il tape dans des dos, il fait des bises aux garçons.

Des fois M. Poireau s’achète quelque chose de très beau parce qu’il pense que c’est une façon de se sentir mieux. Il s’achète une voiture, un gros ordinateur, un appareil photo des magazines, des chaussures pointues, trois stylos, un machin… un machin qui sert à rien. Pendant quelques temps il est content, il montre tout ça autour de lui mais comme autour de lui il y a peu de gens – parce que M. Poireau il pleure tout le temps – ça fait que très vite il est tout seul avec les jolies choses. Et une jolie chose que personne regarde, c’est tout de suite moins joli alors M. Poireau il fait la tête, il geint, il grommelle.

M. Patate il ne s’achète rien, rien du tout, il n’a pas besoin M. Patate, il a le monde entier qu’il lui faut dans sa tête. Il n’a besoin que de sa tête, c’est pourquoi il l’emporte toujours avec lui : vous verrez toujours M. Patate avec sa tête. Dans sa tête il y a trente deux films rigolos à faire sur ses collègues et ses copains, huit personnages assez exceptionnels et attachants qui finiront bien un jour dans un livre épais comme sa bite à M. Patate, un recueil de blagues avec des couilles dedans, un autre avec Monsieur-Madame, un autre avec des blondes. Sacré M. Patate.

M. Poireau il fait des choses horribles. M. Poireau il mange pas. Des fois il mange pas pendant deux ou trois jours. Des fois il boit des cafés par paquet de douze, au bout d’un moment il est tout blanc, il sent que son ventre n’est pas comme il devrait être. Des fois il répond pas aux gens qui viennent lui parler. C’est pour voir jusqu’où ils l’aiment. Normalement ils l’aiment cinq minutes et après ils trouvent ça lourd alors ils s’en vont.

Ils vont voir M. Patate parce que comme ils ont parlé sans arrêt, ils ont envie d’écouter un peu et M. Patate il parle drôlement bien, il est sympa, parfois il est gentil, même qu’il peut être charmeur. Les gens aiment bien ça les gens charmeurs comme M. Patate, ils donnent chaud alors on reste assez près.

M. Patate il dit à M. Poireau qu’au lieu de faire la tronche pour faire son intéressant qui intéresse personne il ferait mieux d’être gentil et qu’avant de trouver le grand amour, il devrait déjà tirer un coup, se dégorger le poireau HAHAHA

M. Poireau il dit rien, il se contente de regarder par terre et puis ça marche. M. Patate se met aussi à regarder par terre. Et il se met à angoisser un brin.

Et cet enculé de M. Poireau il sourit très légèrement pour pas qu’on le voie.

 

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17 octobre 2006

Contes de notre enfance - refaits à neuf (1) : un ogre.

ogreLe soleil d’été réchauffe les hautes herbes folles de la pâture. Pour faire bonne mesure, une fermette au loin et des cris d’enfants joyeux. Les épis de chiendent se séparent pour faire place à un tourbillon de cheveux, de jupes, à un nuage de sauterelles le fuyant, le crin-crin soudain muet pendant que s’élève un vrombissement de galoches enjouées. Elles sont deux à jouer à la folie, une blonde, une brune, leur tête dépassant juste de l’herbe. Elles se baissent et se perdent, se relèvent puis se poursuivent, suantes, essoufflées, les jambes égratignées. Et soudain elles stoppent net.

Une silhouette en contre-jour sur le bord du chemin, une silhouette que l’on ne peut contempler qu’en levant la tête et en fermant un œil à cause du soleil, une silhouette s’est arrêtée et les contemple depuis un certain temps déjà. Elles viennent tout juste d’en prendre conscience. C’est un jeune homme mince, presque hâve, élégant peut-être même, avec au visage un étrange sourire, bienveillant certes mais qui dénote une assurance peu commune. Elles s’approchent, il semble les attendre. Il les attend. Elles ont l’habitude, ils se sont apprivoisés autrefois.

Comme un rituel il leur prend la main, la blonde à droite, la brune à gauche qui le regardent tandis qu’il fixe la route. Un passant s’approchant pourrait entendre le trio chanter à mi-voix  la traditionnelle ritournelle contant l’histoire du boucher et de Saint Nicolas. Mais aucun passant ne s’approche. Comme un fait exprès ils ne rencontreront pas âme qui vive jusqu’à leur destination : l’ancien lavoir situé tout en bas du village, là où les maisons se sont écroulées, où nul ne vient plus sinon pour cueillir des champignons.

Ici la rivière est peu profonde et l’eau très claire, elle a parcouru juste quelques kilomètres depuis la montagne. Elle est fraîche et appelle irrésistiblement un pied à s’y tremper. Un pied puis deux, une éclaboussure pour de rire, une robe mouillée, un petit cri de joie, bientôt les robes trempées vont s’étendre sur l’herbe jaunie d’un pré, on s’éclabousse avec les mains. Le jeune homme, lui, est sagement assis sur une pierre, on pourrait avoir l’impression qu’il n’épie pas les deux enfants, que seuls l’intéressent les graviers qu’il jette un à la fois au mitan du courant.  

Il va arriver un moment où il quittera son affût, un moment de folie de la part des fillettes, où l’eau volera sans cesse en arc en gouttes irisées, il ira se pencher nonchalamment sur le cours d’eau, engloutira une ou deux gorgées d’eau recueillie au creux de la main. Elles riront de son visage renversé, offert au ciel, de sa bouche entrouverte d’où semble sortir une longue plainte muette, des ses yeux chavirés dont seul le blanc est perceptible entre les paupières presque fermées. Elles sont comme ça les petites filles auxquelles on n’a pas assez lu de contes de fées. Elles n’ont plus peur des ogres.

 

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